René Guénon: L’Orient ou la redécouverte de l’esprit traditionnel au sens vrai

guénon

 

 

« L’étude empirique et analytique des faits qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude infinie de détails insignifiants, l’accumulation d’hypothèses sans fondements, qui se détruisent incessamment les unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à rien sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule supériorité effective de la civilisation moderne […] a donné à cette civilisation le caractère purement matériel qui en fait une véritable monstruosité. »

René Guénon


 

Un article écrit par Amélie Neuve-Eglise, rédactrice en chef du seul mensuel culturel iranien en langue française, La Revue de Teheran.

 

Tantôt classé parmi les Orientalistes tantôt parmi les philosophes, parfois décrié et bien souvent incompris, René Guénon fut l’un des derniers grands pèlerins de l’Orient, non pas entendu dans son sens géographique, mais comme le lieu des connaissances spirituelles immuables transcendant tout déterminisme historico-social. Au travers de ses nombreux travaux de recherche consacrés aux spiritualités hindoue, chrétienne et musulmane, il s’efforça toute sa vie de revivifier un héritage oublié et d’éveiller les consciences à l’existence d’une tradition au sens vrai menant à une redécouverte d’un fond commun unissant l’Orient et l’Occident.

Une formation hétéroclite

Né à Blois en 1886, René Guénon est issu d’un milieu bourgeois catholique. Il fit des études de mathématiques et de philosophie à Paris, tout en se familiarisant très tôt avec les doctrines hindoues, le taoïsme, et le soufisme. Durant ses années d’études, il fut également introduit dans de nombreux groupes et cercles occultes et adhéra pendant un temps à une branche de la Franc-Maçonnerie. Ces expériences seront par la suite décisives dans la formulation de sa critique des « pseudo-initiations » de son temps qui, selon lui, se sont progressivement détachées de la spiritualité au sens vrai pour constituer des sectes hétéroclites et rivales et se perdre dans des querelles de chapelles dénuées de toute signification profonde.

Il enseigna la philosophie et publia dès 1921 son Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, pour ensuite consacrer sa vie à l’étude de l’ensemble des doctrines orientales et traditionnelles que nous allons tenter ici de définir. Son œuvre comprend également de nombreuses études sur le symbolisme, sur la notion d’initiation, ainsi qu’une critique radicale du monde actuel exposée dans son ouvrage clé La crise du monde moderne, base de tout un programme de revivification d’un souffle éteint.

Il se rendit au Caire en 1930 pour faire des recherches et y restera jusqu’à son décès en 1951, laissant derrière lui une œuvre dense et profonde composée de 26 ouvrages et de quelques 350 articles. Durant cette dernière période de sa vie, il choisit la voie du soufisme et adopta le nom de Sheikh ’Abd al-Wâhid Yahyâ, tout en menant une vie d’une extrême simplicité consacrée à l’étude et au recueillement.

Au-delà du théoricien, le porte-parole d’une connaissance oubliée

René Guénon ne se rattachait à aucune école de pensée déterminée et refusait de se voir « classé » dans une catégorie quelconque de la pensée occidentale : sa seule quête était celle de la connaissance au sens vrai, passant par une redécouverte et une revivification de l’esprit traditionnel ou de la métaphysique pure qui n’est autre que la connaissance des principes immuables et universels dont les hommes ont progressivement oublié le sens et la portée au cours des siècles. Il n’est donc pas l’élaborateur d’une pensée qui lui serait propre, mais davantage le « revivificateur » et l’interprète de la Tradition oubliée : « Les écrits de René Guénon sont la traduction, pour notre époque, de ce qui est contenu dans l’enseignement des maîtres spirituels des grandes Traditions de l’Humanité derrière le voile des apparences. » [1]

La Tradition, source de la connaissance au sens vrai

Selon Guénon, la fin du Moyen Age a été le théâtre d’une rupture qui a marqué par la suite tout l’Occident moderne : celui d’un rejet de l’inspiration spirituelle et plus globalement de la Tradition qui fut désormais exclue des domaines de l’organisation politique, religieuse et sociale. Au-delà de la multiplicité de ses formes extérieures – elle s’est manifestée en Occident à travers le christianisme et en Orient à travers un type spécifique d’islam -, la Tradition et la vérité profonde qu’elle recèle est unique et dépasse ce qui relève strictement de l’humain. Elle est une sorte d’esprit, d’inspiration tout entière tournée vers la connaissance des principes premiers, au-delà de toute contingence ou système intellectuel particulier. Elle est donc, selon Guénon, la seule connaissance au sens réel ; la métaphysique pure au sens profond du terme.

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Son mode d’approche est essentiellement vertical et part des principes les plus élevés pour tenter de saisir par la suite leur manifestation sous des formes diverses dans l’ordre du contingent. Ce rattachement aux principes premiers est le pilier de cette Tradition dont les dépositaires ne peuvent être qu’une élite intellectuelle capable de s’affranchir des données historiques et intellectuelles propres à chaque époque pour saisir l’universel, l’immuable et le vrai. L’esprit traditionnel est donc fondamentalement tourné vers la contemplation, et s’appréhende par l’intuition intellectuelle, organe d’accès aux connaissances vraies par excellence [2]. Elle est également orientée vers la compréhension du sens profond des symboles qui, souvent confondus aujourd’hui avec la simple allégorie, sont en réalité, pour qui sait en saisir le sens véritable, des véritables clés d’accès aux mondes supérieurs et immuables.

La Tradition est donc constituée par tout un ensemble de sciences, rites et pratiques initiatiques dont le but ultime est d’établir un lien entre l’homme et son Créateur, dont la connaissance lui permettra de se réaliser spirituellement en développant l’ensemble de ses potentialités intellectuelles et spirituelles.

Elle connut un âge d’or durant le Moyen Age où elle se développa à travers le christianisme tout en étant véhiculée par de multiples sociétés ésotériques et initiatiques telles que l’Ordre du Temple, la Chevalerie du Saint Graal, ou encore les Fidèles d’Amour. Cette période faste se poursuivit jusqu’à la fin du XIVe siècle, début de l’éclatement de la Chrétienté, du réveil des nationalités, et point de départ de l’émergence du monde moderne deux siècles avant la Renaissance [3] et la Réforme qui ne furent que les conséquences de ce mouvement de fond amorcé quelques siècles plus tôt.

Une critique radicale de la modernité, ou l’oubli progressif du sens profond de la Tradition

L’entrée de l’Occident dans la modernité s’est caractérisée par la nouvelle hégémonie du pouvoir temporel et l’affaiblissement progressif du pouvoir spirituel, entraînant le déclin du christianisme ainsi que l’émergence de tout un lot de doctrines individualistes et matérialistes à la source d’un détachement et d’un oubli progressif des principes premiers immuables. L’oubli progressif de ses origines conduit alors l’homme à sombrer dans un relativisme conduisant à une anarchie intellectuelle et sociale évoquée par Guénon au sein de nombreux écrits. Selon lui, la disparition de l’esprit traditionnel dans tous les domaines, y compris au sein même de la sphère religieuse, a fait entrer l’Occident dans l’une des périodes les plus sombres de son histoire.

L’oubli de la Tradition s’est traduit par la réduction du champ de la connaissance et par l’application de l’intelligence à son domaine le plus inférieur qui est celui de la stricte matérialité, aboutissant à la disparition de ce que Guénon qualifie de « véritable intellectualité » : « L’étude empirique et analytique des faits qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude infinie de détails insignifiants, l’accumulation d’hypothèses sans fondements, qui se détruisent incessamment les unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à rien sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule supériorité effective de la civilisation moderne […] a donné à cette civilisation le caractère purement matériel qui en fait une véritable monstruosité. » [4] Trouvant sa propre fin en lui-même, l’homme – ou plutôt son aspect purement « physique » et matériel – devient l’horizon et le but de toutes les sciences et savoirs. Les connaissances dites inférieures, vérifiables « scientifiquement » et dont la portée est essentiellement pratique, deviennent les seules dotées d’importance et de crédibilité. Pour René Guénon, cet état général reflète celui des sociétés modernes ayant dévalorisé tout esprit de contemplation – voie essentielle de l’accès aux connaissances immuables – au profit de l’action par essence transitoire et momentanée au cœur du monde matériel. Cette dispersion dans la multiplicité conduit progressivement à justifier tous les relativismes, entraînant dans son sillage la disparition de toute connaissance réelle.

Cette « matérialisation » du savoir engendre en lui-même tout un lot de conflits puisque « plus on s’enfonce dans la matière, plus les éléments de division et d’opposition s’accentuent et s’amplifient« , alors qu’ « inversement, plus on s’élève vers la spiritualité pure, plus on s’approche de l’unité, qui ne peut être pleinement réalisée que par la conscience des principes universels« . Guénon dénonce donc « la recherche pour la recherche » n’aboutissant qu’à des résultats partiels, fragmentaires et sans cesse remis en question : « En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout intérêt véritable au point de vue de la connaissance« . La physique s’émancipe alors de la métaphysique, tandis que l’alchimie et l’astrologie disparaissent pour laisser place à la chimie et à l’astronomie. Cette disparition progressive est également liée à l’enracinement de l’esprit scientiste au sein même des études historiques, conduisant ces dernières à ne retenir que les preuves matérielles et concrètes pour étayer leurs thèses, pour reléguer au statut de légende ou de mythe tout ce qui ne peut être étayé par des vestiges ou objets concrets. On en arrive donc à une perte de toute certitude réelle et au scepticisme ambiant de nos sociétés actuelles qui tendent dès lors à considérer que « tout se vaut ».

Ainsi en va-t-il pour la philosophie qui, n’étant auparavant qu’un prélude à l’atteinte de la sagesse, est devenue un but en soi et l’arène de réflexions sans cesse plus abondantes et désordonnées se cantonnant au domaine profane. On assiste donc à une progressive « humanisation » de la sagesse rabaissant la spéculation philosophique à un horizon strictement humain tout en proclamant inconnaissable ou non existant tout ce qui ne relève pas du domaine strictement matériel. Ainsi est née la métaphysique au sens occidental, qui ne constitue plus que l’une des multiples branches de la philosophie.

La sacralisation moderne de l’homme et la perte progressive de tout sens spirituel

Ce processus a également conduit à l’émergence de tout un ensemble de doctrines individualistes sacralisant l’homme et niant tout principe lui étant supérieur ainsi que de tout un lot de doctrines contradictoires élaborées par des chercheurs, non pas mus par la quête du vrai, mais davantage par une soif de reconnaissance amenant chacun à vouloir construire « sa » propre vérité [5]. Jugeant cette démarche individualiste erronée, Guénon affirme au contraire qu’ »une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître« . En conséquence, il devient impossible de revendiquer la propriété d’une théorie ou d’une idée. Cette dernière existe par elle-même, et s’offre à la vision de tout esprit capable de la recevoir et de la comprendre par intuition. Guénon déplore également la disparition même de la notion de « vérité » au profit d’une « réalité » réduite essentiellement à l’appréhension de l’ordre sensible. Dans ce sillage, il observe également une tendance à faire de la psychologie et des sciences humaines des principes d’explication de tout comportement humain, y compris dans le domaine spirituel.

Dans l’esprit de Guénon, l’irruption de la modernité a également impliqué la disparition des éléments intellectuels et spirituels profonds constituant le socle de base de la religion, pour leur substituer progressivement une « religiosité » marquée soit par un certain sentimentalisme, soit par un moralisme la réduisant au respect de règles rigides s’appliquant essentiellement au domaine social. Elle se convertit progressivement en un simple verbalisme consistant en la répétition de notions doctrinales apprises par coeur dont le sens profond échappe désormais à la masse des fidèles. La religion se trouve ainsi progressivement réduite à l’acquittement de certaines obligations pratiques dans un espace et un temps délimité, ceci impliquant dès lors une diminution de son influence au sein de l’existence globale des individus. A ce titre, Guénon souligne la nouvelle prédominance des éléments économiques dans notre monde moderne : importance de l’évolution des cours de bourses, des prix, nouveau pouvoir de la finance et des lobbies au sein de la sphère politique et même religieuse, l’enrichissement comme signe de réussite…

De manière globale, l’Occident s’est donc détaché de toute connaissance principielle et de la compréhension des réalités spirituelles supérieures pour se cantonner au domaine de l’observable et du profane. Niant ce qui est au-delà de la nature et donc ce qui est permanent et immuable, l’esprit occidental moderne est donc fondamentalement anti-traditionnel.

Une vision cyclique puisée aux sources des doctrines hindoues

Guénon resitue ce processus de déclin dans un cadre plus vaste, en s’appuyant notamment sur la doctrine hindoue selon laquelle l’humanité évolue par « cycles » composés de quatre âges, chacun marquant un déclin et un oubli progressif de la spiritualité originelle et vraie. Ces cycles se sont succédés dans l’histoire et notre Occident actuel vivrait donc un de ces quatrièmes âges de déclin, prémisse d’un renouveau futur. Durant cet âge « les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent de moins en moins nombreux » tandis que la sagesse authentique « s’enveloppe de voies de plus en plus impénétrables« . [6] Au contraire, la fin de ce cycle sera caractérisé par une réapparition de ce qui était auparavant caché, selon une trame eschatologique dont on retrouve certains éléments dans le christianisme et le chiisme.

En puisant de nouveaux éléments d’analyse dans les doctrines hindoues et en comparant les conséquences de la révolte des Kshatriyas contre les Brahmanes en Inde avec celle des différents Etats européens contre l’autorité papale, Guénon établit un rapport entre le déclin de l’autorité du pouvoir spirituel au profit du pouvoir temporel et la négation de tout principe immuable au profit de tout un ensemble de théories naturalistes à l’horizon limité.

Guénon nous annonce donc la fin d’une époque elle-même prédite par ces doctrines traditionnelles. L’homme, où plutôt le peu d’entre eux ayant conscience de l’existence de ces principes immuables, doit donc s’efforcer de préparer de la meilleure façon possible la sortie de cet âge sombre.

La reconstitution d’une élite, gage d’une revivification de l’esprit traditionnel

En filigrane de l’œuvre de Guénon se trouve un appel ténu, pour qui saura l’entendre, à la reconstitution d’une élite [7] susceptible d’assumer l’héritage et d’éveiller les consciences à la présence de cet esprit traditionnel.

Cependant, son émergence s’avère être de plus en plus improbable dans un système où les savoirs enseignés sont imprégnés de scientisme et de rationalisme. En effet, la massification d’un savoir cantonné au domaine matériel conduit à orienter toutes les préoccupations du côté de la matière, aboutissant non pas à la négation de ce qui est de l’ordre du supra matériel – nier une chose permettant au moins de la penser-, mais davantage à une indifférence bien plus néfaste.

Le système politique en lui-même n’y est pas propice : s’il n’était pas fondamentalement anti-démocrate, Guénon déplorait cependant l’émergence d’une société où l’ensemble du pouvoir est issu des « masses » soumises à la démagogie et davantage guidées par leurs passions que par les lois de la raison. En tirant leur légitimité de la « loi du nombre et de la matière », les dirigeants ont perdu leur rôle d’élite éclairée pour se soumettre aux aspirations mouvantes et parfois irraisonnables de la foule.

Guénon nous met cependant en garde contre les pseudo traditionalistes et mystiques invoquant une tradition plus ou moins réinventée qui est souvent le reflet de préoccupations ou d’intérêts particuliers. Cette tendance reflète un des aspects de la crise et du désarroi contemporain conduisant certains à faire du retour à un passé historique mythifié et idéalisé l’ultime remède aux maux actuels.

Par conséquent, il dénonce vivement les « pseudo-initiations » dispensées au sein de certaines organisations occultistes et spiritualistes. Il y inclue également la Franc-maçonnerie, qui était demeurée l’un des derniers véhicules de la Tradition, et dont le déclin actuel reflèterait la quasi disparition de tout ésotérisme au sens vrai en Occident.

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Pour René Guénon, les seuls dépositaires actuels de cet esprit traditionnel se trouvent en Orient qui a su en conserver les formes doctrinales les plus authentiques, même s’il reste en Occident « des hommes qui, par leur « constitution intérieure », ne sont pas des « hommes modernes », qui sont capables de comprendre ce qu’est essentiellement la tradition, et qui n’accepteront pas de considérer l’erreur profane comme un « fait accompli » et c’est à ceux-là que nous avons toujours entendu nous adresser exclusivement« . [8] Ce constat peut nous permettre de mieux saisir les raisons de sa conversion à l’Islam et l’orientation de nombre de ses disciples vers le soufisme [9], considérée comme l’une des seules voies initiatiques n’ayant pas dévoyée le sens profond de la Tradition.

L’appel de l’Orient, ou la redécouverte de racines communes

L’extinction progressive de l’Esprit traditionnel en Occident a conduit à la naissance d’une véritable incompréhension entre Occidentaux et Orientaux, enracinée par tout un ensemble d’études et un orientalisme soucieux de mettre avant tout en avant les différences irréductibles les séparant [10]. Face à cela, Guénon s’est fait l’apôtre constant de l’instauration d’un dialogue entre Orient et Occident, et plus précisément entre leurs spiritualités qui, selon lui, puisent leurs principes à une source commune. Il espérait que par la mise en place de ces échanges se dévoile peu à peu cette unité originelle à la base de toutes les doctrines traditionnelles. Pour René Guénon, la découverte de ce fond commun passe par la redécouverte de l’Occident de son patrimoine traditionnel dont de nombreux aspects étaient, avant son entrée dans la modernité, proches des éléments constituant la base des civilisations orientales actuelles. Cependant, ce rapprochement ne pourra s’établir que par le haut et ne pourra donc qu’être le fait d’une élite seule capable de réaccéder à la connaissance de ces principes immuables dont l’esprit souffle encore en Orient [11].

Selon lui, l’esprit de contemplation y subsiste davantage et la valeur noétique de l’intuition intellectuelle, organe par excellence d’accès aux hautes connaissances, n’a pas encore été totalement engloutie par l’omnipotence de la raison et la négation de toute autorité supérieure à l’individu. La tradition subsiste donc au travers de quelques rares personnes, mais aussi grâce à la continuelle édition d’œuvres des grands mystiques traditionnels dont la présence subsiste au travers de leurs écrits.

Alors que les nouvelles élites trouvent la source de leur influence dans une supériorité matérielle ou un pouvoir politique, il subsiste donc en Orient une véritable élite intellectuelle, bien que passant plus inaperçue à une époque où le politique et l’économique ont pris une importance prépondérante et malgré une diffusion croissante de l’esprit occidental et matérialiste au sein de ces pays. Cependant, Guénon n’appelle en aucun cas à un renversement de l’ordre politique car le domaine de la Tradition appartient par essence à l’ordre du supra-matériel, ou encore méta-physique au sens premier du terme : « L’élite véritable n’aurait pas […] à se mêler à l’action extérieure ; elle dirigerait tout par une influence insaisissable au vulgaire, et d’autant plus profonde qu’elle serait moins apparente« . [12] Il expose également une éthique de la recherche et de l’effort personnel, seul moyen d’accéder à la connaissance des principes : « Il y a dans toute certitude quelque chose d’incommunicable ; nul ne peut atteindre réellement une connaissance quelconque autrement que par un effort strictement personnel, et tout ce qu’un autre peut faire, c’est de donner l’occasion et d’indiquer les moyens d’y parvenir. » [13]

Le contact avec l’Orient constitue donc le seul moyen pour l’Occident de retrouver ses racines profondes et sa véritable intellectualité. Cependant, ce dernier a un rôle actif à jouer dans la redécouverte de ce patrimoine oublié car, comme il vient d’être évoqué, l’esprit traditionnel et ses dépositaires sont exempts de tout prosélytisme : la doctrine existe pour qui sait la comprendre et y accéder, sans besoin de rentrer dans des « débats » ou polémiques dont l’horizon demeure limité à l’ordre relatif du concret.

Héritage et critiques

Les idées exposées par René Guénon ont fait l’objet de nombreuses critiques lors de son vivant et après sa mort, provenant notamment des milieux occultistes et néo-spiritualistes dont il dénonçait sans relâche le caractère vain de l’initiation y étant dispensée. D’autres personnalités de son époque telles que Gustave Bord ou Paul Le Cour ont également fortement remis en question la légitimité de son entreprise ainsi que, plus récemment, l’universitaire Umberto Eco. Guénon n’a pas laissé ces critiques sans réponses et s’est efforcé d’y répondre de façon précise au travers d’études minutieuses dans des ouvrages parmi lesquels figurent Comptes Rendus ou encore Le théosophisme, étude d’une pseudo-religion.

Il eut également de nombreux disciples en France avec lesquels il entretint une correspondance suivie dont une partie est désormais accessible [14], bien qu’il refusa toujours de se considérer comme le fondateur d’une école quelconque et d’avoir des « élèves », ne se présentant que comme le porte parole discret d’un message universel dépassant par conséquent le domaine de la possession individuelle. En outre, la traduction d’une partie de ses œuvres notamment en anglais et en italien lui a permis l’élargir son audience et de trouver un écho important dans certains pays européens comme l’Italie.

Cependant, en choisissant de rester à l’écart de la scène publique et des débat d’idées, Guénon est demeuré avant tout habité par le souci de se cantonner à un rôle de simple éveilleur de conscience, l’homme devant toujours s’effacer devant la doctrine traditionnelle, immuable [15]. Il ne désirait en effet susciter une adhésion qu’à la propre Vérité, celle-ci ne devant pas être influée par le charisme d’une personne ou à un don d’éloquence quelconque. Il diffusait ses idées essentiellement au travers de ses ouvrages et de sa revue Etudes traditionnelles qui avait un lectorat fidèle et relativement étendu. De son vivant, il accepta cependant la création d’une loge maçonnique baptisée la Grande Triade qui fut peu à peu dissoute après son décès. Il fut reconnu par de grands esprits de son temps tels qu’André Gide qui, à l’annonce de sa mort, salua l’œuvre de « l’un des plus grands esprits contemporains« . [16] Aujourd’hui, la pensée et l’œuvre de personnalités intellectuelles telles que René Daumal, Raymond Abellio, Lanza del Vasto ou René Barjavel ont été largement influencées par les travaux de Guénon.

En formulant une critique radicale du processus de régression de l’intelligence expérimenté par l’Occident moderne, René Guénon a contribué à relancer un mouvement de pensée de la Tradition en France et à l’étranger. Eveilleur de consciences mais également précurseur, il dénonçait dès les années 1920 les discours idéologiques diabolisant l’Orient tout en soulignant que la seule véritable menace était, pour l’Occident, celle provenant de ses propres défauts et de sa course au matérialisme qui ne pourrait aboutir qu’à sa perte.

Fervent apôtre du rapprochement des cultures et la découverte d’un patrimoine commun souvent nié ou « effacé » par les historiens pour des raisons idéologiques propres à chaque époque, il demeurait conscient des obstacles politico-idéologiques inhérents à tout projet de rapprochement : « On ne sauve pas malgré lui un malade qui ne veut pas guérir ; et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que l’Occident se complaît dans sa maladie et, loin de la reconnaître comme telle, elle s’en fait gloire comme d’une supériorité. » [17]

Dénonçant la course au bien-être matériel tendant à devenir le seul critère du progrès, il s’avéra avant tout soucieux de restaurer un lien entre l’homme et son Principe.

Au fil de son œuvre, il mit également à jour une question centrale qui n’a pas perdu de son actualité : celle de la finalité de notre savoir contemporain et du rôle de l’intelligence humaine dans la gestion des progrès de la science ; interrogation plus que jamais essentielle dans un contexte où les potentialités destructives des nouvelles découvertes scientifiques remettent en question la survie même de l’espèce humaine. A contre-courant de la mentalité et de la tendance égalitariste de notre temps, René Guénon a contribué à retracer les lignes d’un chemin que pourra emprunter tout esprit lassé du relativisme et des contradictions de l’esprit moderne, ainsi que tout pèlerin en quête des principes éternels et de sa propre vérité intérieure.


 

Notes

[1] M.-H. Dassa in « Lire Guénon entre les lignes ».

[2]  » La science est la connaissance rationnelle, discursive, toujours indirecte, une connaissance par reflet ; la métaphysique est la connaissance supra-rationnelle, intuitive et immédiate « . René Guénon, La métaphysique orientale, Editions Traditionnelles, 1991.

[3] A ce propos, il évoque dans La Crise du monde moderne que  » ce qu’on appelle la Renaissance fut en réalité la mort de beaucoup de choses ; sous prétexte de revenir à la civilisation gréco-romaine, on n’en prit que ce qu’elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu s’exprimer clairement dans les textes écrits.« 

[4] René Guénon, La crise du monde moderne, Folio, 1994.

[5] Selon Guénon, une des caractéristiques centrales de l’homme moderne est qu’ »au lieu de chercher à s’élever à la vérité, il prétend la faire descendre à son niveau « , in La crise du monde moderne.

[6] Ibid.

[7] Notamment dans son ouvrage Orient et Occident publié en 1924.

[8] René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Éditions Traditionnelles, 2004.

[9] Ce fut notamment le cas de Martin Lings, Titus Burckhardt, Shuon, etc.

[10] René Guénon a dénoncé à de nombreuses reprises cet orientalisme dévoyé qui, au lieu de chercher à révéler un héritage commun, s’appliquait essentiellement à souligner les oppositions existantes entre Orientaux et Occidentaux, à grand renfort de concepts et de théories qui permettaient au lecteur d’en apprendre davantage sur leur état d’esprit du moment que sur les réalités de l’Orient.

[11] Cependant, il faut avant tout parler d’opposition d’ »esprits » que de pays ou de zones géographiques au sens strict. On pourra ainsi trouver des  » Orientaux  » imprégnés de l’esprit moderne et inversement, même si la tendance tend à être à l’accroissement du nombre des premiers.

[12] La crise du monde moderne.

[13] La métaphysique orientale.

[14] Pour un aperçu des échanges épistolaires de René Guénon avec l’un de ses disciples, voir les extraits des correspondances Le Caire-Amiens disponibles sur le site www.soufisme.org

[15] A ceux qui voulaient lui parler de son œuvre, René Guénon avait coutume de répondre : « René Guénon n’existe pas » ou encore, dans une des lettres adressée à l’un de ses « disciples » :  » N’exagérez pas mon importance ! Au fond, mes travaux ne sont qu’une « occasion » d’éveiller certaines possibilités de compréhension« .

[16] Revue Terre des Hommes, 20 octobre 1945.

[17] Cahiers du mois, 1925, entretien avec René Guénon et Louis Massignon.

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