Socrate, le sorcier

socrate

« Si l’erreur ne paraissait pas vraie, on ne se tromperait pas »

Nicolas Grimaldi


Le philosophe Nicolas Grimaldi nous livre ici sa lecture de l’œuvre de Platon dans une langue claire et limpide, animée par la passion – communicative – que voue cet ancien professeur de la Sorbonne pour la philosophie, et particulièrement pour le personnage de Socrate qu’il a contribué à présenter au grand public comme un chaman.

Un chaman ?

Pour Socrate, il est impossible de traiter l’âme comme on traite les corps. Il faudra alors utiliser les mots et mettre en place une véritable thérapie de la parole, une méthode symphonique, faisant ainsi de lui un marabout, à l’instar de ses homologues du pays mandingue.

Nous avions déjà consacré un article au statut de la Parole dans la philosophie et les Mystères antiques ;

aussi, nous savons grâce à Amadou Hampaté Bâ, que dans l’Afrique traditionnelle, la parole EST l’homme.

Et puis, nous connaissons le pouvoir magique que confère Lévi-Strauss aux mots…

Nicolas Grimaldi aborde ici les thèmes phares de la philosophie platonicienne : le désir, les plaisirs, la mort, l’Être, les Idées, l’éternité, l’âme et le devenir, la réminiscence, etc.

Avec sa capacité à rendre ces concepts intelligibles, même aux oreilles les moins averties, il fait de cette conférence un vrai moment de bonheur… que nous voulions partager.

A voir et revoir.

Et surtout à méditer.


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Extraits :

Soigner de la blessure de la négativité : ce monde ne sait pas se tenir, il n’a pas de dignité, il ne tient pas parole.

Il est un monde d’apparences, d’illusions.

Un bout de bois peut être à la fois plus grand, égal ou plus petit… : le langage se désavoue sans cesse.

En énonçant ce qui est, le langage tombe dans la contradiction. Le langage se désavoue sans cesse comme si le réel ne cessait de contredire ce qu’on venait d’en dire.

Ce que cela manifeste le bout de bois est grand, il est petit, il est égal, c’est que donc l’essence – ce qu’est une chose ou ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est – d’une chose n’est pas dans l’existence.

Et si l’essence n’est pas dans l’existence, ou il n’y a pas d’essence, ou elle est transcendante à l’existence.

Héraclite et Protagoras ont raison : tout est mouvement, tout fuit, tout change.

Ce monde est alors innommable, car miné par la contradiction.

Cela manifeste que nous y sommes des étrangers, ce monde n’est pas le nôtre, nous y sommes des voyageurs.

La blessure de la négativité ouvre la blessure de l’exil, la blessure de l’incommunicabilité : je ne peux rien dire de ce monde et il ne me dit rien.

Conclusion : notre langage n’est pas celui du monde.

L’ironie socratique a pour fonction de faire éprouver à ceux qui ne le sentent pas, la contradiction qui les mine, la négativité dont ils sont blessés mais dont ils ne souffrent pas.

Provoquer la faillite du langage chez ceux qui en sont les professionnels.

Doxa : simulation du vrai, vraisemblance

Si l’erreur ne paraissait pas vraie, on ne se tromperait pas.

De même que la jeunesse deviendra la vieillesse, de même qu’il n’y ait rien de si beau qui ne devienne laid, il n’y a rien que l’on recherche qui ne se révèle décevant. Même le tyran qui peut tout n’obtient jamais ce qu’il désire : plus il possède, plus il désire ; plus il désire, moins il est heureux.

Le désir est comme un tonneau percé, on n’en finit jamais de le remplir, on n’obtient jamais la plénitude du plaisir.

Sarcasme calamiteux du plaisir : plus on en prend, moins on en a ; plus je mange, moins j’ai faim…

Mythe de Phèdre : les âmes originairement tempérantes sont seules capables de Vérité, étant seules capables de réminiscence.

Les âmes tempérantes, toujours affairées à devoir dresser le cheval noir de l’hubris, ont vu très peu d’Idées. Mais entre toutes les Idées, il y en a une qu’elles n’ont pu louper : la Beauté.

Tout le monde est alors capable d’Amour (même s’il n’est pas capable de Vérité), l’Amour est par conséquent chez Platon la philosophie du pauvre.

Ma raison de vivre est le but que je me suis fixé ; nous redoutons la mort car elle est celle qui va nous empêcher d’atteindre ce but.

La peur de la mort = peur de l’inachèvement.

Tous ceux qui ne sentent pas cette douleur de l’inaccompli, leur étrangeté dans le monde, l’insupportable douleur de l’exil, Socrate ne peut rien pour eux.

Pour ceux qui la ressentent, alors peut commencer le charme, le sortilège de Socrate.

Le philtre de Socrate est la logique, la dialectique.

Maïeutique : extérioriser ce qui est intérieur (accoucher les âmes) = discerner les pensées viables des pensées avortées.

Pensée viable : pensée harmonique= pensée immortelle.

La Vérité n’est alors pas enseignée, elle est découverte. Chaque homme porte la Vérité en lui mais ne l’a pas extériorisé.

Si les âmes sont capables de réminiscence, c’est qu’elles ont autrefois vu la Vérité, et si elles l’ont vu autrefois ce fut dans un autre monde et par conséquent, comme ce corps est mortel, les âmes ont dû vivre dans une existence extérieure indépendamment de leur corps.

C’est précisément cette expérience antérieure qui fait l’inégalité entre les hommes ; plus ou moins capables de réminiscence = plus ou moins capables de Vérité.

Pour Platon, les âmes sont donc des natures, on ne change pas soi-même sa nature.

Méthode symphonique de Socrate : ce qui n’est plus est dissonant de l’être, ce qui n’est pas encore dissone avec l’être.

Ce qui échappe à tout passé et à tout avenir est seulement ce qui est éternel.

Il n’y a d’être que l’éternité.

De même que l’être est éternel, l’être est identique.

Ce qui n’est pas éternel s’altère, devient autre, tombe dans l’altération.

L’être est éternel, ce qui est éternel est identique.

Être = Même = Identique = Un.

Or nous voyons bien que dans le monde dans lequel nous vivons, rien n’est éternel, tout change.

L’être n’est alors pas sensible, il n’est pas matériel, il n’est pas observable.

L’être, l’éternel, le même, l’un, ne peuvent être qu’intelligibles.

Ce premier principe va en engendrer d’autres ; les Idées s’engendrent les unes les autres.

C’est à nous le faire comprendre que s’emploient les fameuses sciences propédeutiques de la République (livre VII).

Si l’on veut préparer une âme philosophique à la dialectique, il faut commencer par l’initier à l’arithmétique, à la géométrie, à l’harmonie et enfin elle sera déjà toute exercée à la dialectique.

Arithmétique: on y découvre que chaque nombre est engendré par un autre.

4+3=7, 3=2+1. Tous les nombres sont engendrés les uns par les autres.

Génération intemporelle des Idées mais toutes les Idées sont engendrées à partir d’une seule qui est l’Idée absolue, l’Idée originaire à partir de laquelle toutes les autres sont produites, qui est l’Idée de l’Un.

Géométrie : le cercle est la figure engendrée par un point qui se déplace à égale distance d’un point fixe appelé centre.

La sphère est le volume engendré par un cercle qui se déplace autour de son diamètre fixe, etc.

Toutes les figures sont engendrées à partir d’une figure originaire la plus simple de toute qui n’est engendrée par rien : c’est l’Idée de point.

En effet, c’est à partir du point qu’on va engendrer la ligne, à partir de la ligne qu’on va engendrer la surface ,etc.

Or le point – ce point qui n’est engendré par rien – n’est pas même visible.

Par conséquent, si toutes les figures sont engendrées à partir du point, lequel est invisible, le visible est engendré à partir de l’invisible.

Astronomie : la révolution sensible des astres que nous observons est régie par l’idéalité éternelle des lois. Par conséquent, le sensible est une image de l’éternité.

Le temps est une image sensible de l’éternité.

Si l’âme est donc capable de réminiscence, c’est que l’Homme appartient à la même famille que les Idées, à la même patrie, elle est affiliée au monde intelligible.

L’âme est le principe du mouvement, elle ne peut être qu’immortelle.

Conclusion de la méthode symphonique de Socrate : comme l’âme a pu exister sans le corps avant, elle pourra par conséquent exister sans le corps après.

« Qui sait si vivre ici n’est pas mourir, et si mourir au contraire n’est pas vivre » Euripide

Mort = initiation à la véritable vie

Le suprême degré de connaissance est par-delà la science, au sens où la science qui n’est encore que théorique, n’est pas encore accomplie.

La véritable science est celle par laquelle le sujet devient l’objet qu’il contemple.

Je connais véritablement la justice lorsque je suis devenu incapable d’injustice ; je ne connais véritablement la véracité que lorsque je suis devenu incapable de mensonge.

Je deviens ce que je comprends.

La méthode symphonique (qui est le fondement de la dialectique de Socrate) nous fait nous souvenir, attester l’existence de l’Être, de l’éternité, caractériser la réminiscence comme rappel de l’éternité perdue ; elle atteste notre condition immigrée, fonde notre croyance dans le monde des Idées et autorise à la fois l’espérance du retour et la foi en l’immortalité.

Voilà en quoi Socrate nous a guéri de la peur de mourir, des contradictions de ce monde, etc.

Socrate nous a guéri de la blessure de la négativité et de la mélancolie de l’échec.

 

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